Actualité

Newsletter

Entrez votre adresse email dans le champ ci-dessous et sélectionnez la ou les listes auxquelles vous souhaitez vous abonner.!!

  • Listes de diffusion

Homélie prononcée à l’occasion de la sépulture du P. Pascal Gourdon

Le Père Pascal Gourdon est décédé le 5 juin 2012. Sa sépulture a été célébrée le vendredi 8 juin à 10h en l’église St Martin des Champs d’Angers. Lors de la cérémonie, le P. Gérard Billon, prêtre du diocèse de Luçon et ami du P. Gourdon, a prononcé l’homélie.


Homélie du P. Gérard Billon

Lectures : 1 Jean 3,14-16.20 et Luc 23,33-49

" Pascal,

Croix au soleil levant - JPEG - 18.5 ko
Croix au soleil levant

Ainsi donc, nous ne lirons jamais la thèse universitaire que tu préparais sur le diable. Je ne suis pas sûr que tu l’aies d’ailleurs beaucoup travaillé ces derniers temps.

Quand on choisit un sujet théologique, il y a beaucoup de raisons, dont des raisons personnelles. Je sais au moins qu’en ce qui concerne notre foi, tu préférais l’âpreté à la suavité, et le Jésus de Pasolini à celui de Zeffirelli.

Il y a plus de dix ans, pour une revue de vulgarisation biblique que je dirigeais alors, les Dossiers de la Bible, tu avais accepté de rédiger pour le grand public un texte sur le diable. J’en cite la conclusion :
« Le diable fait partie de l’univers créé sans être une créature céleste. Le considérer autrement serait lui faire trop d’honneur. Mais comment une créature de Dieu peut-elle se retrouver au fonds du pur néant ? Cela est difficile à expliquer sans doute, mais quelques actes de barbarie absolue dans notre époque, d’extermination systématique, de néantisation de l’autre, nous ouvrent quelques pistes… Le diable est forcément un déçu.
Un déçu vaincu. Le diable est le vaincu, depuis le Christ. Il est celui que le Christ jette dehors. Par sa résistance devant les tentations, par ses actes de bonté, par ses paroles qui nous tournent vers le Père, le Christ nous montre le chemin. Si la crucifixion apparaît, au premier abord, comme un échec, une victoire des forces de la mort, elle est, en fait, la Pâque, le passage dans la nuit, la traversée victorieuse des enfers. »

C’est pour çà que je t’admirais et que sans doute tes évêques successifs t’avaient proposé de faire partie de l’équipe de formation permanente : l’art de la formule juste dans notre mission de transmission de la foi. À travers l’exploration de ce qui est infra-humain, tu trouvais ici un chemin paradoxal pour parler du Christ.
Le soleil noir de nos vies, c’est lui, le crucifié. Ciel noir et croix-soleil, traversée victorieuse de nos enfers.

* * *

Parents, amis,
« Jésus a donné sa vie pour nous » dit la Première lettre de Jean.
Jésus a donné sa vie. Jésus pauvre, risible, moqué, bafoué, selon l’évangile de Luc. Parole ultime sur Dieu. Réponse paradoxale au silence supposé de celui-ci. Je cite encore Pascal (l’article était consacré, cette fois, à la mort de Jésus) :
« L’être humain explique, dissèque, argumente, dénonce, se met en avant, se justifie, se croit juste. Dieu, lui, se tait. Dans cette absence qui n’est pas indifférence, il se révèle comme le Tout Autre, il se révèle comme Parole sur fond de silence. Il n’est pas un Dieu bavard qui dit tout, explique tout, a son avis sur tout ! Il n’est surtout pas un Dieu qui explique le mal… Et si le Dieu du Christ était ce Dieu qui se tait, qui parle peu ? Un Dieu qui croit que l’homme est adulte, un Dieu Père, un Dieu qui refuse la fusion, un Dieu qui veut la séparation, la liberté de ses enfants ?

Nous le croyons en Église : Dieu s’est abaissé pour se révéler ; après Paul, avec Paul, les théologiens ont nommé cet abaissement d’un mot étrange : kénose (d’un mot grec qui signifie « se dépouiller, se vider de soi-même »). Le Christ, Parole de Dieu, est kénose. L’homme de Nazareth a vécu plusieurs dizaines d’années, et de cette vie, il ne reste que quelques paroles, quelques gestes, quelques journées ; le reste est effacé, à jamais enseveli, pur passé. Le Christ Parole de Dieu a parlé et parce que nous sommes négligents, oublieux, peu attentionnés, cette Parole est presque oubliée. Dieu a parlé, Dieu nous a parlé et il ne nous reste que quelques bribes ; la Parole de Dieu a pris le risque d’être trahie, d’être néantisée, de sombrer. »

Dans cette « kénose », cet abaissement de lui-même, Jésus, selon l’évangile de Luc, prend avec lui un bandit, le « bon larron », son frère en humanité rejetée, le premier au paradis, avant Pierre, Marie ou Abraham ! Alors que les amis, dont nous sommes, se tiennent à distance, sans oser encore franchir la distance qui nous sépare de la croix.

« Jésus a donné sa vie pour que nous aussi nous donnions notre vie pour les autres. »
Cette injonction de Jean ne s’adresse pas à l’individu, mais à chaque personne, à chacun de nous participant de ce groupe d’amis, corps de l’Église – Église parfois moquée, bafouée, par notre indignité. Dans l’Église, par l’Église, nous donnons notre vie, entraînés dans et par le don du Christ. C’est du Christ que l’Église apprend à être « servante et pauvre », servante en humanité.

En ces temps de prurit identitaire, de repliement sur des formes et expressions « vintage » – du kitch, disait Pascal –, nous sommes, nous les prêtres, configurés avant tout au Christ crucifié dialoguant avec un condamné de la société.

Nous sommes des hommes d’écoute. Pascal l’a été, vous le savez. Attentif à la vie des gens, sachant collaborer avec d’autres, en particulier avec les femmes, dans une quête d’harmonie qui va au-delà de la conjugalité. Sachant écouter la voix du Christ là où elle semble, a priori, ne pas se trouver. Sachant percevoir le silence de Dieu dans les cultures du monde.
Depuis son premier ministère à l’aumônerie du lycée David d’Angers, Pascal a pu sembler à ceux qu’il rencontrait « brut de décoffrage ». Qui le connaissait découvrait l’un des êtres les plus sensibles qui soient. Nous les prêtres, chacun à notre manière, devons permettre à l’Esprit saint de jouer de çà : du cœur et de la raison.

Pascal avait ses blessures, ses fêlures. Oserais-je dire qu’il en faisait un lieu de rencontre ? Rencontre avec les gens dont, dernièrement, ceux de la Maison d’Arrêt. Rencontre avec le Christ auquel il avait donné sa vie. Comme nous. Dans le film Des hommes et des dieux qui conte les dernières semaines des moines de Tibhirine en 1996, j’ai retenu cette phrase du frère Luc, le médecin, écrivant à son neveu : « C’est dans la pauvreté, l’échec et la mort que nous allons vers lui… »

De frère Luc à saint Paul, de saint Paul à Pascal, c’est le même motif de la révélation de Dieu dans la faiblesse.
« Si la crucifixion apparaît, au premier abord, comme un échec, une victoire des forces de la mort, elle est, en fait, la Pâque, le passage dans la nuit, la traversée victorieuse des enfers. »

Gérard Billon, prêtre du diocèse de Luçon, ordonné en 1983, ami de Pascal depuis 1978.
Faites un don au diocèse d'Angers